Acheter de l'or à crédit : halal ou haram ?

Paiement en plusieurs fois, carte, mise en gage, plan d'épargne · par Ahmed & Hassan Al Gizani
La réponse, en bref

Acheter de l'or à crédit n'est pas conforme lorsqu'il s'agit d'or d'investissement — lingots ou pièces — payé en francs : l'or est un actif ribawi, et son échange contre une monnaie doit être réglé des deux côtés sans délai. La norme AAOIFI n°57 l'énonce explicitement. Elle admet en revanche le paiement par carte de crédit, à condition de ne jamais laisser courir d'intérêt sur le solde. Mettre son or en gage est licite en soi ; ce qui rend l'opération non conforme, c'est l'intérêt du prêt qu'il garantit. Pour les bijoux achetés à tempérament, les avis divergent réellement.

La question revient sans cesse, et pas seulement en français : une part des recherches qui mènent à notre guide de l'or halal porte sur l'achat d'or en plusieurs fois, à tempérament ou contre un gage. Elle mérite une réponse précise, situation par situation, parce que les cas ne se ressemblent pas. Payer un lingot en trois mensualités, régler une monnaie d'or avec une carte de crédit, acheter un bracelet à tempérament ou déposer ses bijoux en garantie d'un prêt : ce sont quatre opérations distinctes, qui n'appellent pas la même réponse.

Ce guide les reprend une par une, à partir du texte qui fait référence — la norme charia n°57 de l'AAOIFI, consacrée à l'or — et en signalant clairement les points où les savants ne s'accordent pas. Il ne tranche pas ces divergences : il vous donne de quoi poser la bonne question à la bonne personne. Il se lit aussi depuis la Suisse, où l'achat d'or à crédit prend des formes concrètes qu'il faut savoir reconnaître.

Pourquoi l'or n'est-il pas un bien comme les autres ?

Parce que l'or est un actif ribawi, c'est-à-dire l'un des biens dont l'échange est encadré par les règles du riba. Une voiture ou un ordinateur peuvent se vendre à crédit sans difficulté ; l'or contre de la monnaie, non. La différence ne tient pas au métal lui-même, qui est parfaitement licite, mais à la manière dont il s'échange.

Le fondement est un hadith rapporté par 'Ubada ibn as-Samit et recensé dans le Sahih Muslim (n° 1587) : l'or contre l'or, l'argent contre l'argent, et quatre denrées de base s'échangent à quantité égale et de main à main ; lorsque les catégories diffèrent, le prix devient libre, mais l'échange doit toujours se faire de main à main. Les juristes en ont tiré deux conditions, que nous détaillons dans notre guide de l'or halal : l'équivalence des quantités quand on échange le même bien, et l'immédiateté dans tous les cas.

Quand vous achetez de l'or avec des francs suisses, vous échangez deux biens de nature différente. La première condition tombe : le prix est libre. La seconde reste entière : les deux contreparties doivent être livrées et réglées pendant la séance de contrat. C'est précisément ce qu'un achat d'or à crédit empêche, par définition.

La raison tient au rôle historique de l'or : il a servi de thaman, de monnaie. Échanger de l'or contre une monnaie avec un délai revient, dans ce raisonnement, à un échange de monnaies à terme — l'une des formes que le riba a toujours prises.

Peut-on acheter des lingots ou des pièces en plusieurs fois ?

Non, selon la norme AAOIFI n°57 et l'avis largement majoritaire des juristes. L'or d'investissement — lingots, pièces, barres — échangé contre une monnaie doit être payé intégralement au moment de l'achat, et le vendeur doit vous en transférer la propriété dans le même temps. Tout ce qui introduit un différé d'un côté ou de l'autre fait sortir l'opération du cadre conforme.

La norme, publiée le 19 novembre 2016 par l'AAOIFI en collaboration avec le World Gold Council, est sans ambiguïté sur ce point. Sa clause 3/2/1 exige que les deux contreparties soient livrées pendant la séance de contrat, physiquement ou de manière constructive ; la clause 3/2/3 interdit de stipuler un report des deux contreparties ; la clause 3/2/2 écarte les contrats à terme. Elle ajoute, à la clause 5/1/2, qu'on ne peut pas acheter de l'or par crédit documentaire, un instrument de paiement différé.

Concrètement, plusieurs offres courantes tombent sous cette règle :

Un point mérite d'être souligné, parce qu'il surprend : l'absence d'intérêt ne suffit pas à rendre conforme un achat d'or à crédit. Un paiement en trois fois « sans frais » reste un échange d'or contre monnaie avec un délai. C'est le délai lui-même qui est en cause, pas son prix.

À l'inverse, la norme précise à sa clause 3/1/4 que l'or échangé contre autre chose qu'une monnaie, de l'or ou de l'argent — une marchandise, un service, un usufruit — peut l'être à n'importe quel prix et sans exigence d'immédiateté. La règle du main à main vise donc l'échange or contre monnaie, pas tout échange impliquant de l'or.

À retenir

Ce n'est pas l'intérêt qui disqualifie l'achat d'or à crédit, c'est le délai. Un lingot payé en trois mensualités sans aucun frais reste non conforme, parce que l'or et les francs ne changent pas de mains au même moment.

Et les bijoux en or achetés à tempérament ?

C'est le point sur lequel les avis divergent réellement. La majorité des juristes classiques applique aux bijoux la même règle qu'aux lingots : l'or reste de l'or, et l'échange contre une monnaie doit être immédiat. Une minorité, dont Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim, considère qu'un bijou travaillé a cessé d'être une monnaie et peut se vendre à tempérament, comme une marchandise.

Cette seconde position n'est pas marginale aujourd'hui. Dar al-Ifta, l'institution égyptienne de fatwa, l'a reprise dans un avis publié en 2013 : selon elle, la cause de l'interdiction — le rôle monétaire de l'or — disparaît avec la façon, et le bijou se traite alors comme tout autre bien. L'avis réserve le cas de l'or façonné pour les hommes, dont le port n'est pas permis.

La norme AAOIFI n°57, elle, ne prévoit pas d'exception pour l'or travaillé. Elle traite l'or allié — 18 ou 21 carats — comme de l'or, avec un échange au comptant, et ne fait sortir de ses règles que les objets simplement dorés ou décoratifs, où le métal n'est pas recherché pour lui-même.

Il n'appartient pas à ALG Club de trancher cette divergence, et nous ne disposons pas de comité charia. Deux remarques pratiques demeurent toutefois. D'abord, la position permissive ne vaut que pour le bijou au sens propre : elle ne couvre ni un lingot, ni une pièce, ni une « parure » vendue au poids avec une façon symbolique. Ensuite, comme placement, un bijou reste un mauvais support : la façon, la marge du détaillant et la TVA sont trois coûts qu'on ne récupère pas à la revente. Un bijou s'achète pour être porté, pas pour constituer une réserve de valeur.

Peut-on payer son or avec une carte de crédit ?

Oui, la norme AAOIFI n°57 l'admet expressément, mais à une condition qui change tout : ne jamais laisser courir d'intérêt. Sa clause 10/4 autorise l'achat d'or par carte de débit, de crédit ou de paiement, y compris lorsque la banque émettrice est elle-même le vendeur. Le raisonnement : le vendeur est réglé immédiatement par l'émetteur de la carte, l'échange or contre monnaie est donc dénoué sur-le-champ.

Ce qui reste ensuite, c'est une dette du porteur envers l'émetteur de la carte. Réglée intégralement à l'échéance de la facture, elle ne coûte rien et ne pose pas de difficulté. Reportée, elle devient un crédit à intérêt, et l'intérêt payé sur ce solde est un riba, quel que soit l'objet acheté.

En Suisse, la plupart des cartes de crédit fonctionnent avec une facture mensuelle payable en totalité, et certaines proposent un paiement partiel du solde, avec intérêt sur le reste. C'est cette option qu'il faut écarter. De même, les fonctions « payer en plusieurs fois » rattachées à une carte transforment l'achat en crédit : on revient alors au cas précédent.

Mettre son or en gage pour obtenir un prêt : halal ?

Le gage lui-même est licite ; c'est le prêt qu'il garantit qui décide. Le Coran mentionne le gage à la sourate 2, verset 283, et le Prophète a lui-même acheté des denrées à crédit en laissant son armure en gage, selon un hadith rapporté par 'Aïcha dans le Sahih al-Bukhari (n° 2068). Déposer son or en garantie n'a donc rien de répréhensible en soi.

La norme AAOIFI n°57 le confirme à sa clause 7/1/1 : l'or peut servir de gage, sous forme de bijou ou sous toute autre forme, qu'il s'agisse du métal lui-même ou de son certificat de propriété. Elle pose aussi des garde-fous : le créancier détient l'or à titre fiduciaire et ne peut pas en disposer (clauses 7/1/2 et 7/1/4), l'or est vendu au prix du marché si la dette n'est pas remboursée (clause 7/1/3), et les frais de garde ne peuvent pas dépasser le coût réel de la conservation — précisément pour qu'ils ne deviennent pas un intérêt déguisé.

C'est là que la plupart des offres échouent. En Suisse, mettre son or en gage revient presque toujours à souscrire un prêt à intérêt : prêt sur gage auprès d'un établissement autorisé par le canton, ou crédit lombard auprès d'une banque, adossé à un dépôt. Le gage est irréprochable, le prêt ne l'est pas. À l'inverse, un prêt sans intérêt entre particuliers — le qard hasan — garanti par de l'or est parfaitement conforme.

Le plan d'épargne or : une alternative conforme ?

Souvent oui, parce qu'il remplace le crédit par une succession d'achats au comptant. Plutôt que d'acheter un lingot aujourd'hui et de le payer en douze mois, on achète chaque mois la quantité d'or que l'on peut payer immédiatement. Chaque achat, pris isolément, remplit la condition de main à main.

Encore faut-il que chaque achat remplisse aussi la seconde condition : devenir propriétaire d'un or identifié. La norme n°57 ne consacre pas de clause aux plans d'épargne en tant que tels ; ce sont ses règles générales qui s'appliquent à chaque opération. Un plan qui crédite un solde en grammes sur un compte métal non alloué vous rend créancier de l'établissement, pas propriétaire du métal. Un plan qui achète pour vous une part allouée et documentée d'un stock identifié respecte la logique de la norme, qui admet la copropriété indivise d'un or alloué. Nous détaillons la différence entre or alloué et non alloué dans notre guide pour acheter de l'or en Suisse.

Dernier cas, symétrique du précédent : prêter son or contre un rendement. Certaines offres proposent de « faire travailler » son or en le prêtant ou en le déposant contre une rémunération. La norme admet le prêt d'or (clause 6/2), mais un prêt ne peut rien rapporter à celui qui prête : toute rémunération stipulée sur un prêt est un riba. Ces offres sont donc écartées.

Récapitulatif : ce qui est conforme, et ce qui ne l'est pas

Le tableau ci-dessous reprend les situations les plus fréquentes. Il distingue ce que la norme AAOIFI n°57 tranche, et ce qui relève d'une divergence entre écoles juridiques.

SituationLecture
Lingot ou pièce payé comptant Conforme Règlement immédiat et propriété transférée dans le même temps : c'est le cas de référence.
Lingot ou pièce payé en plusieurs fois Non conforme L'échange or contre monnaie comporte un différé, même sans intérêt. Écarté par les clauses 3/2/1 à 3/2/3 de la norme n°57.
Achat financé par un crédit ou sur marge Non conforme Au différé s'ajoute un intérêt : double problème.
Carte de crédit, facture réglée en totalité Admis Clause 10/4 de la norme n°57 : le vendeur est payé immédiatement par l'émetteur. Aucun intérêt ne doit jamais courir sur le solde.
Bijou en or acheté à tempérament Divergence Écarté par la majorité des juristes classiques et par la logique de la norme n°57 ; admis par une minorité pour l'or travaillé, dont Dar al-Ifta (2013).
Or mis en gage d'un prêt à intérêt Non conforme Le gage est licite, le prêt ne l'est pas. Cas du prêt sur gage et du crédit lombard.
Or mis en gage d'un prêt sans intérêt Conforme Clause 7/1/1 de la norme n°57, avec des frais de garde limités au coût réel.
Plan d'épargne en or alloué Conforme Chaque achat est payé comptant et transfère la propriété d'un or identifié.
Or prêté contre un rendement Non conforme Un prêt ne peut rien rapporter au prêteur : toute rémunération stipulée est un riba.
Or à crédit · quatre situations — Le différé change toutOR À CRÉDIT · QUATRE SITUATIONSLe différé change tout01Lingot ou pièce payé enplusieurs foisL'échange or contre francs doitêtre réglé des deux côtés, sansdélai. Le paiement échelonnérompt cette condition.NON CONFORME02Carte de crédit, solderégléLa norme AAOIFI n°57 admet lepaiement par carte. L'intérêt d'unsolde reporté, lui, reste du riba.ADMIS03Or mis en gageLe gage est licite en soi. C'estl'intérêt du prêt qu'il garantit quipose problème.SELON LE PRÊTBijoux à tempérament : une divergence réelleLa majorité des juristes classiques l'écarte, une minorité l'admet pour l'or travaillé. Une question à trancher avec une autoritéreligieuse qualifiée.Ce schéma est fourni à titre éducatif. Il ne constitue ni une fatwa, ni un conseil en placement au sens de la LSFin.ALG CLUB Or à crédit · quatre situations — Le différé change toutOR À CRÉDIT · QUATRE SITUATIONSLe différé changetout01Lingot ou pièce payé en plusieurs foisL'échange or contre francs doit être réglé des deuxcôtés, sans délai. Le paiement échelonné romptcette condition.NON CONFORME02Carte de crédit, solde régléLa norme AAOIFI n°57 admet le paiement par carte.L'intérêt d'un solde reporté, lui, reste du riba.ADMIS03Or mis en gageLe gage est licite en soi. C'est l'intérêt du prêt qu'ilgarantit qui pose problème.SELON LE PRÊTBijoux à tempérament : unedivergence réelleLa majorité des juristes classiques l'écarte, uneminorité l'admet pour l'or travaillé. Une question àtrancher avec une autorité religieuse qualifiée.Ce schéma est fourni à titre éducatif. Il ne constitue ni une fatwa, ni unconseil en placement au sens de la LSFin.ALG CLUB
Les trois situations les plus fréquentes, et la question des bijoux, sur laquelle les avis divergent.

Les erreurs les plus fréquentes

Les erreurs tiennent rarement à la règle, qui est simple. Elles viennent de la forme sous laquelle le crédit se présente.

Croire que « sans frais » veut dire « sans riba »

Un paiement échelonné sans intérêt reste un achat d'or à crédit. Le problème est le délai entre la livraison de l'or et le paiement, pas le coût du délai.

Laisser courir le solde de la carte

Payer son or par carte est admis. Payer seulement le minimum de la facture, et laisser l'intérêt courir sur le reste, revient à financer son achat par un crédit à intérêt.

Appliquer l'avis sur les bijoux à un lingot

La position qui admet la vente à tempérament ne vise que l'or travaillé, porté comme bijou. L'étendre à un lingot, à une pièce d'investissement ou à une chaîne vendue au poids, c'est sortir de l'avis que l'on invoque.

Confondre gage et prêt

Déposer son or chez un prêteur sur gage paraît anodin parce que l'on ne vend rien. Mais l'opération est un prêt, et c'est son intérêt qui la rend non conforme.

Oublier la propriété dans un plan d'épargne

Un plan d'épargne règle la question du délai, pas celle de la propriété. Un solde en grammes sur un compte non alloué est une créance, et non de l'or qui vous appartient.

Pour résumer : l'or à crédit est écarté dès qu'il s'agit d'or d'investissement payé en francs, la carte est admise à condition de solder la facture, le gage est licite tant que le prêt est sans intérêt, et le plan d'épargne en or alloué est la voie la plus simple pour étaler un achat sans sortir du cadre. Pour la question de l'enveloppe — or physique ou fonds adossé à de l'or —, notre comparatif ETF or ou or physique prend le relais, et notre guide sur la zakat sur l'or traite ce qui est dû chaque année une fois le métal détenu.

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Quelle part d'or, sous quelle forme, achetée comment : un expert en investissement halal fait le point avec vous, dans le cadre suisse, et vous laisse décider en connaissance de cause.

Parler à un expert

Ce contenu est fourni à titre éducatif par ALG Club. Il ne constitue ni une fatwa, ni une prestation de service financier au sens de la LSFin. Les questions de conformité comportant des divergences entre écoles juridiques, il appartient à chacun de se référer à une autorité religieuse qualifiée pour sa situation.

Questions fréquentes

Pas lorsqu'il s'agit d'or d'investissement, lingots ou pièces, payé en monnaie. L'or est un actif ribawi : son échange contre une monnaie doit être réglé des deux côtés sans délai. La norme AAOIFI n°57 écarte tout paiement différé, même sans intérêt.

Les avis divergent. La majorité des juristes classiques l'écarte, comme pour les lingots. Une minorité, dont Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim, l'admet pour l'or travaillé, position reprise par Dar al-Ifta en 2013. La question se tranche avec une autorité religieuse qualifiée.

Oui. La clause 10/4 de la norme AAOIFI n°57 l'admet, car le vendeur est réglé immédiatement par l'émetteur de la carte. La condition est de solder la facture en totalité : un intérêt sur un solde reporté reste un riba.

Le gage est licite en soi : la norme AAOIFI n°57 l'admet à sa clause 7/1/1. Ce qui rend l'opération non conforme, c'est l'intérêt du prêt garanti, comme dans un prêt sur gage ou un crédit lombard. Un prêt sans intérêt garanti par de l'or est conforme.

Il peut l'être, parce que chaque achat est payé comptant. Il faut en plus que chaque achat vous rende propriétaire d'un or alloué et identifié. Un solde en grammes sur un compte métal non alloué est une créance, pas de l'or détenu.

Non. La norme AAOIFI n°57 admet le prêt d'or, mais un prêt ne peut rien rapporter à celui qui prête. Toute rémunération stipulée en échange d'un prêt d'or est un riba.

Parce qu'il a historiquement servi de monnaie. Le hadith rapporté par 'Ubada ibn as-Samit impose pour l'or un échange de main à main. Échanger de l'or contre une monnaie avec un délai revient à un échange de monnaies à terme, l'une des formes classiques du riba.

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